Lorsque je l'ai vue, je suis resté perplexe. Il s'agissait bien de la Citroën 15 CV, Berline, modèle 1939, rouge, presque écarlate. Elle était comme neuve, sans la moindre égratignure. Les pneus avaient gardé leur dessin originel, la grille sur le toit n'avait subi aucune détérioration. Quelque chose me dit, à cet instant que j'aurais mieux fait de poursuivre mon chemin sans me distraire davantage. Qu'il fallait que j'aille étudier le devis de l'architecte, car la réponse devait être donnée le lendemain matin. Autrement, l'aménagement de l'appartement devrait attendre jusqu'à la rentrée. Mais le tableau de bord en acajou de la Berline m'évoquait trop de souvenirs, le levier de vitesse, avec sa boule de nacre, les miroirs. Ainsi que le siège, vaste, confortable, en harmonie avec les dimensions du véhicule. Et là est apparue l'image de Carina, ma petite fiancée de l'époque. J'ai revu nos après-midi au parc Floral, à Cordoba, bavardant, faisant des projets de mariage, songeant à nos futurs enfants. Et puis ces soirées silencieuses à contempler les jeux de la fontaine. Soudain, quelque chose m'a serré le coeur. Le temps, le temps...
Comme je m'éloignai de la Citroën, les événements de la journée me revinrent en mémoire. Je venais de voir, au cinéma Max-Linder, "Valparaiso", un documentaire de Joris Ivens et, en rentrant chez moi, je me sentais tout imprégné de l'atmosphère de cette ville. Cette sensation, je la devais au regard plein de tendresse qu'Ivens avait posé sur elle. Rien dans son film n'était démagogique ni moralisateur. Si les gens à Valparaiso étaient comme ils étaient, vivaient comme ils vivaient, c'est que les circonstances l'avaient voulu ainsi. Quant à leur histoire... Les Espagnols avaient débarqué sur ces côtes cinq cents ans plus tôt, l'épée à la main, et les corsaires qui les avaient suivis n'avaient épargné ni les gorges humaines ni les bourses bien remplies. Et je gardais en bouche — grâce à la puissance évocatrice des images — comme une forte saveur d'iode. Car c'était justement à Valparaiso que j'avais vu la mer pour la première fois. Et cette impression qui remontait à mes sept ans avait pour toujours associé dans mon esprit la mer et ses parfums à cette ville, à ses eaux froides et stimulantes. Et puis, n'était-ce pas sur ces plages que j'avais partagé le dernier été avec ma mère ? Elle devait mourir quelques mois plus tard.
J'approchais de l'intersection du boulevard de Montparnasse et de la rue du Cherche-Midi, lorsque l'image de la plaque d'immatriculation entrevue quelques instants plus tôt se superposa aux souvenirs de Valparaiso. Pas de doute, cette plaque n'était pas française, elle venait bien... d'Argentine! Je courus à perdre haleine et, en arrivant sur les lieux, je remerciai Dieu: la Citroën 15 CV Berline était toujours là! J'en vérifiai la plaque. Comment est-ce possible — me disais-je — qu'une voiture que j'ai vendue plus de trente ans plus tôt puisse resurgir aujourd'hui, ici, à Paris ? Et toujours impeccable! Presque agacé et à contre-coeur, j'ouvris la portière, qui, comme d'habitude, n'était pas fermée à clef. Et c'est alors que je la vis. C'était bien elle. Délicate, sereine, avec ce parfum de fougère que je lui avais toujours connu. Elle s'est tournée vers moi.
— Montez, Victor. Nous avons tant de choses à nous dire.
2
Sans la quitter des yeux (tout en moi se refusait à admettre qu'il puisse bien s'agir d'elle) je contournai le véhicule et allai m'asseoir à ses côtés. Dorita portait un manteau de vison, malgré les trente-cinq degrés qu'il faisait à Paris.
— Je savais que vous reviendriez sur vos pas.
— Ainsi, vous m'avez vu observer la voiture...
— J'ai essayé de vous rattraper, mais vous marchiez à pas de géant, comme toujours.
— Dorita, excusez-moi, je suis... comment dire ? Qui aurait pu supposer que nous nous reverrions un jour... Depuis quand êtes-vous à Paris ?
— Je viens tout juste d'arriver.
— Et pour quel motif, si ce n'est pas indiscret ?
— Il faut que je vous demande quelque chose. Une grande faveur.
— A moi ?
— A vous.
— Je ne comprends pas. Ne me dites pas que vous êtes venue d'Argentine uniquement pour me demander quelque chose ?
— Quelque chose qui est d'une importance capitale. Et pas seulement pour moi.
— Mais vous devez être épuisée... Avez-vous réservé une chambre à l'hôtel ? Peut-être voulez-vous vous reposer…
— Je n'en ai pas le temps. Le voyage ne m'a pas vraiment fatiguée... Et pour ce que j'ai à vous dire, je me sens parfaitement bien.
— Ne voulez-vous pas qu'on aille dans un café, ou bien chez moi... ?
— Non, non, nous sommes très bien ici.
— Comme vous voulez. Je suis si heureux...
— Victor, le temps m'est compté. Je ne dispose que de quelques heures. Commençons donc par le commencement. Cette Citroën est bien à vous, n'est-ce pas ? Je veux dire, il s'agit de celle que vous avez vendue à Foster.
— En effet, mais je suis très surpris...
— Victor, c'est à vous, et à personne d'autre, de prendre cette affaire en main.
— Quelle affaire ?
— Ne me dites pas que vous n'êtes pas au courant de ce qui s'est passé.
— Je suis au courant, hélas...
— Bon, dans ce cas, il faut que nous rentrions à Cordoba tout de suite.
— A Cordoba ? Tout de suite ?
— Oui, je vous en supplie.
— Mais Dorita, j'ai des affaires en cours. Il faut que je donne une réponse à l'architecte. Les matériaux sont commandés, les ouvriers engagés, tout est prêt pour commencer les travaux cette semaine. Et puis, je dois descendre les meubles à la cave, vider la bibliothèque...
— Je ne vous retiendrai pas longtemps. Juste assez pour que vous puissiez annuler la vente du véhicule.
— Mais de quoi parlez-vous ?
— De la vente de cette voiture à Foster, mon mari.
— Mais c'est une histoire qui remonte à plus de trente ans...
— Qu'importe. Il n'est jamais trop tard.
— Enfin, Dorita, vous me demandez là une chose complètement impossible, absurde.
— Vous étiez mon ami autrefois, vous m'aimiez...
— Comme une soeur.
— Et à présent vous ne m'aimez plus ?
— Si, bien sûr que je vous aime. J'ai terriblement souffert en apprenant la nouvelle.
— Vous voyez bien que vous devez m'aider.
— Mais Dorita, cette vente a eu lieu il y a trente ans. Elle ne peut pas être annulée! A l'époque, Foster m'a versé l'argent et j'ai mis tous les papiers à son nom. Tout cela est consigné dans les archives. De plus, vous-même, vous avez dû entrer en France avec ces mêmes documents. Autrement...
— Ne cherchez pas à m'embrouiller avec vos raisonnements. La volonté est plus forte que tous les dossiers. Si vous êtes décidé à m'aider, bien sûr. Ah, mon pauvre Victor, trente ans passés à Paris vous ont bien transformé...
Je gardais le silence. Rompre ce contrat, cela signifiait renoncer à mes projets. Il faudrait rembourser le mari de Dorita et alors, adieu les travaux, les nouvelles fenêtres qui devraient faire entrer à grands flots l'air et la lumière dans mon petit appartement, il faudrait que je...
Comme si elle avait entendu mon monologue intérieur, Dorita reprit la parole:
— Tout cela est secondaire. Ce qui compte, c'est que la Citroën 15 CV Berline ne devienne jamais la propriété de mon mari. Que cette Citroën vous appartienne pour toujours.
— Mais dans quel but ?
Dorita ne répondit pas. Elle leva les yeux, ses beaux yeux noirs, et son regard effleura la haute tour Montparnasse. Je remarquais alors que ce qui couvrait son cou n'était pas un foulard, mais un bandage. Très discret, mais un bandage quand même. Et cela me mit mal à l'aise. Soudain, comme si elle s'était aperçue de mon trouble, elle se tourna vers moi et me dit:
— Je vous promets que vous serez de retour demain matin. Ici-même, à cet endroit. Et que vous aurez suffisamment de temps pour étudier le devis et pour donner une réponse à votre architecte.
— Ne me faites pas rire, Dorita. Aller jusqu'en Argentine cette nuit et rentrer demain matin ? Sur un tapis volant, peut-être ?
— Ne cherchez pas d'échappatoire... Nous irons dans cette voiture qui roule fort bien. Mieux que vous ne le croyez.
Là, j'avoue que j'ai éclaté de rire. Ouvertement. Bien sûr, il s'agissait d'une plaisanterie: Dorita avait loué une Citroën toute neuve, elle avait fixé la vieille plaque d'immatriculation de mon ancienne "Berlinita", celle que j'avais vendue à son mari et où il l'avait... Dorita avait plongé ses yeux dans les miens. Un tremblement convulsif me parcourut le corps. Quant à elle, autour de ses pupilles, de petites veines très rouges étaient sur le point d'éclater.
— Victor, croyez-vous que j'aurais pu faire ce long voyage pour vous jouer une farce ? Croyez-vous que le malheur qui s'est abattu sur toute ma famille me permettrait d'agir à la légère ?
Un sentiment de confusion m'envahit. Je venais de la blesser. Elle qui avait été un modèle pour moi... De huit ou dix ans mon aînée, je la considérais déjà comme une femme alors que je n'étais qu'un adolescent irresponsable. Et, dans mon esprit, je l'avais associée à plusieurs occasions à ma propre mère. Quant à son action en faveur des enfants déshérités, elle avait toujours éveillé mon admiration.
— Ne perdons pas de temps, Victor, partons.
Je n'ai su que répondre. Je voyais clairement l'absurdité de sa proposition: il fallait que je rentre pour prendre une décision concernant les travaux, mes patients m'attendaient, les consultations reprenaient le lendemain à neuf heures. Qu'est-ce que c'était que cette folie de partir à Cordoba ? Mais au lieu de lui dire non, et de prendre congé, je m'enfonçais davantage, comme un lâche, dans le siège. Sans pouvoir articuler la moindre parole. Quelque chose d'étrange, d'énervant scellait mes lèvres. Je l'observai du coin de l'oeil: "Elle est toujours aussi attirante — pensai-je -. Quelle délicatesse d'âme..." Je compris alors qu'il me fallait l'aider. Même si je savais que ça ne servirait à rien, car ce qu'elle me demandait était absurde. Le cours du temps est irréversible — me répétais-je -, quelle absurdité de vouloir modifier les événements. Mais déjà, elle me parlait et, curieusement, je mis fin à mes ruminations et cédai à son pouvoir. Elle conduisait admirablement pour quelqu'un qui ne connaissait pas la ville. Nous venions de passer la porte d'Orléans et nous nous engagions sur l'autoroute qui mène à Lyon.
— Il y a quelqu'un, au fond de nous-mêmes, qui échappe aux limites du temps. Et c'est ce quelqu'un, qui vit aussi en vous, que je supplie de m'aider.
— Qu'est-ce que cela veut dire ? Vous voyez bien que je suis un simple mortel. Je n'ai la moindre possibilité de me soustraire aux lois du temps... Pour toute réponse, elle alluma la radio. "Les chauffeurs routiers ont réussi à paralyser la circulation dans tout le pays — disait la voix de la speakerine -. Les agriculteurs se sont joints à eux et, avec leurs tracteurs, bloquent le trafic ferroviaire. Des altercations entre grévistes et automobilistes ont fait quelques blessés graves et deux personnes ont trouvé la mort en percutant un camion immobilisé sur la chaussée. La tension monte dans tout le pays..."
— Et tout ça à cause du permis à points..., lançais-je, pour briser le silence.
— Chacun défend ses droits comme il l'entend, rétorqua Dorita, éteignant la radio.
Sa voix m'avait semblé si dure, si froide que je n'ai rien ajouté. En fait, j'étais surpris. L'image que j'avais toujours gardée d'elle était celle d'une femme douce, compréhensive. Mais à présent je voyais qu'elle aussi pouvait être coupante, voire intransigeante.
— Vous, Victor... ça fait trop longtemps que vous êtes absent du pays. Là-bas, les gens sont rudes, contradictoires. Nous sommes un peuple passionné, stupidement sentimental. Des passions sans consistance, je veux dire. Nos sentiments ne s'enracinent pas dans de véritables affections, ni dans des haines véritables. Nous sommes versatiles, nous nous allumons comme des feux follets et comme des feux follets nous nous éteignons. Sans qu'aucune braise prolonge l'action des flammes. C'est pour cela qu'il faut toujours corriger, revoir les événements. Leur donner un sens. Ce que vous avez fait, vous l'avez fait sans le vouloir. Vous n'êtes responsable de rien. Vous avez vendu cette voiture parce que vous deviez partir en Europe. Et à un prix très correct. Presque un cadeau. La Citroën 15 CV Berline était en parfait état, et vous avez même proposé à Foster de ne vous régler que la moitié de la somme, le reste étant destiné à votre femme. Ce qui fut fait. Et vous ne lui avez imposé aucun délai de paiement. Une vente entre amis, en quelque sorte. Je n'ai donc rien à vous reprocher. Personne ne vous reproche quoi que soit. Mais ce qui est regrettable, c'est que ce soit cette vente qui ait provoqué le malheur. Dans ces circonstances, le seul qui peut y porter remède, c'est vous.
— Dorita, je vous en supplie, roulez plus lentement. Vous aller faire sauter le compteur.
— Je vous ai promis que vous serez de retour demain matin. Croyez-vous que je tienne à manquer à ma parole ?
— "Lentement, car je suis pressé", connaissez-vous ce proverbe ?
— Je le connais mieux que vous.
Une fois de plus le silence s'est installé entre nous. Mais dans ma tête les images dansaient. Tout ce qu'elle venait de dire sur la vente était exact. J'avais vendu la voiture à Foster à perte. Ce n'était pas une bonne affaire pour moi, mais comme je partais en France...
— J'ai obtenu que Foster vous reçoive.
— Me recevoir, moi ? Pour quoi faire ?
— Pour annuler la vente, bien sûr.
— La transaction à été faite devant notaire.
— Ça n'a aucune importance, combien de fois dois-je vous le répéter ? Ce qui compte, c'est l'intention. Voulez-vous m'aider, oui ou non ?
— Oui. Mais il y a des choses logiques dans la vie.
— La logique qui vous préoccupe est la logique matérielle, celle des notaires, justement. Ce que je veux, c'est que vous interveniez dans un autre type de logique, ou, plus précisément, dans un domaine où la logique n'a plus cours.
— N'a plus cours, dites-vous ?
— Oui, et où ni vous ni moi, tels que nous sommes en ce moment, n'existons.
— Si je comprends bien, vous êtes venue jusqu'à Paris pour m'entraîner en Argentine, où je devrais disparaître.
— Ni plus ni moins.
— Et ne croyez-vous pas qu'il aurait mieux fallu me faire disparaître à Paris, m'épargnant ainsi ce voyage qui prend des allures de cauchemar.
— Victor, écoutez-moi bien. Tout à l'heure, je vous ai expliqué que vous n'étiez pas responsable. D'accord. Mais vous ne cessez pas pour autant d'être impliqué, coupable, même, de ce qui est advenu. Puisque que c'est vous qui avez procuré à mon époux le véhicule du malheur. Et qui, de surcroît, lui avez envoyé l'arme des Etats-Unis. Ce raisonnement est-il assez logique pour vous ?
Mon front alla se cogner contre le vitre de la portière. J'étais baigné de sueur. La tête me faisait terriblement mal. Le Smith & Wesson s'était mis à percuter dans mon pauvre cerveau. Cette arme que j'avais achetée à Los Angeles et que j'avais envoyé à Foster par la poste, cinq jours plus tard seulement... Je la trimballais dans ma poche et le soir, dans l'obscurité, l'éclat mat de la corne et de la nacre allumait comme un reflet de lune. Et ce n'est qu'en quittant la ville que je suis allé à la poste de l'aéroport pour la lui expédier. Enveloppée dans un tissu noir. Et accompagnée d'une lettre où je le prévenais du risque d'une éventuelle saisie par les services de douane de Buenos-Aires. Ce qui atténua quelque peu mes scrupules. Je ne sais pourquoi, mais depuis le jour ou il m'avait demandé de lui acheter un pistolet, je m'étais senti mal à l'aise. Et le pire, c'est que c'était moi-même qui le lui avait proposé : "Si vous avez besoin de quelque chose des Etats-Unis, ou d'Europe..." Alors, Foster avait saisi l'occasion et m'avait demandé de lui envoyer un pistolet. Il parlait aussi d'une selle pour son cheval, mais ça dépassait mes possibilités. Alors, à peine débarqué à Los Angeles, je suis allé chez un armurier et j'ai acheté un Smith & Wesson, Victory Model, calibre 38. La réclame disait: "Ce revolver présente une grande souplesse de départ, qualité d'exécution, résistance à l'usage et fonctionnement sûr."
— Je ne peux pas vous reprocher l'envoi de cette arme. Tout ça, vous l'avez fait par amitié. Et vous ne lui avez jamais fait parvenir la facture. Ce qui prouve que votre acte était tout à fait désintéressé. Ainsi, en quelque sorte, cette arme vous appartient toujours.
Et, du regard, elle m'indiqua la boîte à gants. Instinctivement, je retirai la main, comme si je m'étais trouvé sur le point de commettre un crime et que, m'en apercevant, je m'étais
rétracté, atterré.
— Nous nous trouvons dans votre voiture et dans la boîte à gants se trouve votre arme. Que voulez-vous que je vous dise de plus ?
J'avais fermé les yeux. Je venais de m'abandonner. Au destin, à la fatalité. Tout était vrai. Le revolver de Los Angeles était là. Avec cinq balles dans le barillet, je suppose. Car il n'y avait eu qu'un seul coup de feu. Par chance, la radio s'était allumée une fois de plus: les gendarmes commençaient à disperser les poids lourds à coups de grenades lacrymogènes, avec leurs camions-grues et des blindés de l'armée. Je me suis souvenu une fois de plus des plans de l'architecte. Il me serait impossible d'être à Paris demain matin... "Avec le temps, avec le temps tout s'en va, les amours, tout s'en va, les souvenirs, avec le temps, avec le temps..." martelait la voix de Léo Ferré...
Soudain, nous tombions dans le vide! La Citroën percutait les rochers... à chaque culbute le toit s'enfonçait, se défonçait!...
Mes propres cris m'ont réveillé. Honteux et en sueur, j'ai collé le nez à la vitre et je me suis concentré sur le paysage. Nous traversions une zone dévastée par les pluies. Les orages s'organisaient en tornades qui arrachaient littéralement la chaussée... Et tout à coup, je fus pris de panique : de tels orages je n'en avais vu que dans la pampa. Ce qui voulait dire que nous nous trouvions déjà... Oui, j'ai tout de suite reconnu les parages. Ils étaient là les champs d'orge, les grandes étendues de blé, où j'aimais m'étendre, ces milliers de tournesols... ces citernes, où venaient s'abreuver les vaches, les chevaux, ces moulins à vent, majestueux, et le ciel qui déployait son immensité au fur et à mesure que nous y avancions...
Je me tournai vers Dorita : elle conduisait les yeux rivés sur la route qui s'étirait devant nous sans rencontrer le moindre obstacle. Elle ne semblait pas le moins du monde fatiguée. J'étais furieux contre moi-même de m'être endormi. Comment avions-nous franchi l'océan ? Comment avais-je pu dormir si longtemps ? La voix chaude de Dorita me tira de mon angoisse.
— Il y a du café. Là, derrière.
— Machinalement, je pris la bouteille Thermos, remplis deux tasses et en tendis une à Dorita.
— Merci, je ne bois jamais quand je conduis.
— Je me résignais à boire tout seul. Me résigner, c'est trop dire, car j'avais la bouche sèche et le liquide chaud et sucré me procura une grande satisfaction.
— J'ai dormi comme une souche, n'est-ce pas ?
— Tant mieux, car à Cordoba, pour la tâche qui vous attend, vous aurez besoin de toutes vos forces.
— Quelle tâche ?
— Convaincre mon mari.
— De quoi ?
— De ne pas écrire à son oncle de Buenos-Aires pour lui demander d'aller retirer l'arme à la douane, en faisant jouer son influence. Comme c'est un militaire haut gradé, on ne pourra pas lui refuser, vous me comprenez ?
— Oui, oui...
— Si vous pouvez l'empêcher d'écrire cette lettre, l'arme n'arrivera pas à destination. Et si l'acte de vente de la Citroën est annulé, les deux principaux éléments du malheur seront écartés. Vous me suivez ?
— Oui, Dorita, je comprends tout. Mais je vous répète que c'est impossible. Les trente années passées ont fait disparaître à jamais l'oncle de Foster. L'employé de la douane à dû mourir lui aussi, de même que le notaire, qui était déjà un vieillard...
— L'acte, je l'ai récupéré, le voici.
— Et elle me tendit un papier jauni. Il s'agissait de l'engagement de vente que j'avais signé dans le bureau du notaire.
— Ce qui compte, à présent, c'est qu'en assumant vos responsabilités vous effaciez cette signature.
— Mais c'est impossible!
— Chacun de nos actes se trouve inscrit dans le temps, mais aussi dans l'intemporalité. Si nous agissons de façon appropriée, nous avons le pouvoir de modifier non seulement le futur, mais aussi le passé.
— En ce moment même, je serais incapable de dire si je me trouve dans le présent, dans le passé ou dans mon futur.
— Evidemment, puisque que vous ne me croyez pas, puisque vous vous méfiez de moi.
— Dorita, comment pouvez-vous parler ainsi ?
— Pardonnez-moi. Sans me rendre compte je suis en train de vous accuser, au lieu de m'en prendre au vrai responsable.
— Ce que vous me demandez, Dorita, je me le suis déjà demandé moi-même. Des milliers de fois. Ma signature sur ce papier m'a brûlé la rétine dans mes rêves. Et j'ai tellement frotté ma main pour l'effacer qu'au petit matin j'en gardais la trace. Cette Citroën, cette "Berlinita" de ma jeunesse m'a elle aussi poursuivi. Dans mes nuits sans sommeil, elle m'exhortait à effacer les gouttes de sang qui brûlaient son volant, qui criaient sur son pare-brise. Vous-même, ma chère amie, combien de fois n'avez-vous pas jailli de la brume pour me demander de poser ma main là, sur votre blessure...
— Je le regrette, Victor, je le regrette sincèrement. Je n'aurais jamais dû vous tourmenter ainsi. Mais la rupture a été trop violente. D'un instant à l'autre, le monde a cessé d'être ce qu'il avait toujours été. Je me suis vue projetée dans une réalité à laquelle je n'étais nullement préparée. Vous, vous avez pu, pendant toutes ces années, parcourir vos propres traces, mettre de l'ordre dans votre vie, dans votre coeur. Le mien a éclaté en pleine jeunesse. De là où je me suis trouvée à partir de ce moment, je n'ai rien pu faire pour mes deux filles, pour mon mari, qui, à partir de cet instant, constatant ce désastre, n'a cessé de me supplier d'aller vous retrouver à Paris.
— Me retrouver, moi ?
— Qui d'autre ? Mais je n'ai rien voulu entendre. Je ne pouvais pas l'entendre. Tellement je m'étais acharnée à le condamner, à le haïr, à lui souhaiter les pires souffrances. Jusqu'à ce que le temps apaise ma colère, ma rancune. Et comme si un cycle venait de s'accomplir, j'ai décidé de lui obéir. Je me suis procuré votre adresse en France, et je suis partie à votre recherche.
— Et la Citroën 15 CV ?
— Je l'ai faite repeindre, remettre en état. J'ai réussi à trouver une nouvelle plaque.
— Nouvelle ? Ainsi, ce n'est pas la plaque d'origine ?
— Non, je savais que vous ne vous souviendriez pas du numéro. Et puis, je comptais sur votre affection...
— Bien sûr, Dorita, bien sûr...
— Foster m'a reçue à la prison. Nous ne nous haïssons pas, d'ailleurs nous ne nous aimons pas non plus. On n'est plus les mêmes, tout simplement. Alors il m'a suggéré d'épier vos songes. Cela me permettrait — selon lui — de me rapprocher de vous.
— Mes rêves ? Vous pouvez entrer dans les rêves de quelqu'un ?
— Dans les vôtres, tout au moins, je le peux. Et c'est là que j'ai constaté que j'étais toujours présente dans votre esprit. Et que ce que vous aviez fait vous rendait responsable du malheur. C'est pour cela que j'ai récupéré et le contrat de vente et le pistolet.
— Afin que les rêves puissent se concrétiser.
— Exactement. Autrement, vous n'auriez jamais accepté de venir avec moi. Sans ces preuves, je veux dire.
Nous nous sommes arrêtés dans une station-service. Mais elle semblait désertée. Soudain nous parvint un air de piano de l'arrière du sombre bâtiment. Intrigués, nous descendîmes. Il s'agissait d'une buvette pour les voyageurs. A notre approche, un chat famélique disparut derrière une porte battante. Un pianola automatique égrenait ses notes, comme au bord de l'exténuation. Assis à une table, nous avons attendu qu'il pousse son dernier soupir. J'ai introduit une pièce dans le tourne-disque. Il me fallait entendre quelque chose qui me prouve que j'étais bien de retour chez moi. La voix de Carlos Gardel ne tarda pas à me porter secours. Pourtant, "Volver" n'étais pas le tango le plus indiqué pour m'arracher à ma pitoyable nostalgie.
Volver, con la frente marchita / las nieves del tiempo / platearon mi sien...
— Victor, je vous jure que j'ai cessé de déambuler dans mon passé. Dans ma vie d'autrefois, je veux dire. Mais je crois à l'harmonie qui existe entre les êtres et les choses, et je me suis dis que j'avais le droit — ou le devoir — de chercher cet équilibre entre moi-même et mes actes. Mais si l'on naît, grandit, s'épanouit, n'est-ce pas pour
partager avec les autres le mystère de son existence ? J'ai tant voulu partager le secret que je portais en moi que j'ai fini par exaspérer ceux qui m'entouraient. Pis encore, j'ai forcé la main à la vie même. En exigeant des réponses que je n'étais moi-même pas prête à entendre. Foster m'aimait et je l'aimais. Mais notre dialogue s'était désaccordé. Ce qui m'avait tant attiré en lui, sa force de caractère, sa vitalité, finirent par perdre tout attrait. Un jour, je ne l'oublierais jamais, je l'ai vu dépouillé de toutes ses qualités. Comme si un vent glacé avait desséché son corps et son âme. Et j'ai eu pitié de lui. Son intelligence, son génie même ne me disaient plus rien. Je ne croyais plus à ce qu'il me disait, je ne voulais plus y croire. Il m'était devenu étranger. Au début, il a réagi comme réagissent tous les hommes jaloux: en se persuadant que j'avais un amant. Mais en réalité je ne m'éloignais pas seulement de lui, je m'éloignais aussi de moi-même, ou plutôt de cette femme que j'avais été jusqu'alors, comprenez-vous ? Elle était devenue elle aussi une étrangère, quelqu'un qui se cramponnait, obstinément, à ma chair, à mes idées, à mes plus beaux espoirs. Et ce tiraillement me rendait folle.
— Ma dernière planche de salut a été la fuite à l'intérieur de moi-même. Et j'ai plongé si profondément que je me suis trouvée dans le plus aride des déserts. Une angoisse telle que je n'en avais jamais ressentie s'est emparée de moi. A tel point que j'ai souhaité en finir, disparaître à jamais. "Que le silence arrive, mon Dieu, priais-je. Que cette absence terrifiante de tous et de moi-même cesse une fois pour toutes." Une nuit, au moment où je croyais que mes forces allaient m'abandonner, je me suis trouvée face à un petit village tout blanc, bâti dans la roche, au sommet d'une colline. Comme les maisons étaient ouvertes, je suis entrée dans l'une d'entre elles. Mais elle était vide. La deuxième aussi, de même que la troisième, la quatrième, jusqu'à ce que je comprenne que personne ne vivait là. Et que toutes les maisons, avec leurs balcons, leurs terrasses couvertes de fleurs, de lierre, de glycines, toutes étaient là pour moi. Elles m'attendaient. Comment dire ? C'était comme un rêve. Vous savez,
dans les rêves, parfois, on n'a plus de corps. Et bien, c'était ainsi que je me sentais à ce moment. A cette différence près que je n'avais jamais été aussi éveillée qu'en cet instant. Mais libérée de mon corps, sans forme aucune, j'étais devenue toutes les maisons et chacune d'entre elles; j'étais les vignes chargées de fruits; j'étais les merles et les moineaux et les rouges-gorges qui venaient se poser dans les jardins pour y chanter jusqu'à l'aube, j'étais l'espace, la lumière..."
— Nous avons dû rouler quelques heures encore, sans échanger une parole, car je m'aperçus soudain que la nuit était tombée. Nous fîmes une halte pour nous dégourdir les jambes et pour soulager le moteur. Dorita en profita pour faire un brin de toilette et, lorsqu'elle se réinstalla au volant, je notais qu'elle avait ajusté son bandage. Soudain, nous tournâmes au même moment le regard vers le ciel. La voie lactée traversait de part à part l'immensité de la pampa. Des myriades d'étoiles semblaient s'éloigner, s'engouffrer dans un abîme sans fond. Ici et là, les quelques bruits qui jaillissaient de la terre se diluaient dans le silence qui descendait du ciel. Aux premières lueurs de l'aube, nous réprîmes la route, plus détendus, et Dorita poursuivit son récit.
— Ma vie de chaque jour continua telle quelle, mais je venais de découvrir une nouvelle existence. Et cette existence ne dépendait aucunement de cette Dorita qui m'était devenue étrangère, ni de son monde à elle. Non, elle était sourde aux flatteries de son entourage, à ses lectures, à ses propres velléités littéraires, à ses rêves, même les plus exaltants... Enfin, je me sentais dégagée de "cette femme-là", de l'emprise de Foster et de celle de mes filles. L'action sociale que menait à bien Dorita, l'aide aux orphelins, les collectes qui autrefois l'avaient comblée, m'ennuyaient terriblement à présent. Et je voyais Dorita, avec son masque figé, se démener pour imposer une image de bienfaitrice. Peu à peu j'ai tout abandonné, je me suis désintéressée de la maison, de nos amitiés communes, et j'ai abandonné les voyages que je faisais pour accompagner Foster lorsqu'il partait planifier la construction de ponts et de nouvelles routes. Foster s'est senti définitivement délaissé. Et il m'a avertie. "Si tu ne reviens pas, m'a-t-il dit, j'irais te chercher moi-même. Et je te ramènerai, même s'il me faut pour cela te harponner comme un requin." Ce harpon lui arriva un jour. De Los Angeles.
Comme il ne nous restait que quelques kilomètres à parcourir et que nous ne voulions pas arriver à Cordoba à l'aube, Dorita avait ralenti. Je la regardais du coin de l'oeil: très concentrée, elle avait l'air de ruminer ses pensées. Puis, machinalement, elle alluma la radio. Cette fois la speakerine parlait espagnol : "La huelga desatada por los camioneros, comienza a extenderse por todo el país. Los principales accesos al gran Buenos Aires, así como a las ciudades de Mendoza, Córdoba, Santa Fé, están siendo bloqueados. Se teme una intervención de las fuerzas armadas para poder..."
Il y avait des grèves, ici aussi. Les camionneurs — inspirés par les conducteurs français ? — se mobilisaient un peu partout dans le pays. Dorita changea de station. Je reconnus aussitôt la vieille milonga pampéenne. La guitare de Falú semblait jaillir, elle aussi, du paysage.
— Tout s'est précipité sans que je ne puisse rien prévoir. Ma réclusion intérieure — pour lui donner un nom — après m'avoir procuré calme et émerveillement, commençait à chercher une issue. Cette totale absorption en moi-même venait de me révéler que j'existais au-delà d'un plan purement psychique, que le temps avait perdu son emprise sur moi, et que mon esprit, avec ses trésors, n'était rien comparé à ce vide-là, qui en fait, contenait tout. En réintégrant mon monde quotidien, une grande surprise m'attendait: cette Dorita que j'avais rejetée parce qu'anodine, incohérente, m'étais très chère en réalité. J'avais cessé d'être Dorita, c'était irréversible, et en même temps une tendresse nouvelle était née en moi pour cette femme que je connaissais si bien. J'ai voulu la protéger, l'aider à revaloriser ce qui était son bien, si minime fût-il. Et c'est finalement grâce à elle que j'ai pu, à mon tour, redonner un sens à mon existence. J'ai repris donc — à travers elle — mes activités, j'ai écrit des articles pour des journaux, je me suis consacrée à mes filles comme jamais je ne l'avais fait auparavant. Enfin, tout ce qui autrefois m'avait opprimée, angoissée, devenait à présent libérateur, source de joie. Comment dire ? Je venais de réaliser qu'il n'y avait pas deux réalités: la mienne, personnelle, intime, et celle du monde extérieur, celle des autres. Non, toutes deux étaient une seule et même chose. Elles se réfléchissaient l'une dans l'autre. Comme un miroir limpide reflète un autre miroir, limpide lui aussi. Et cette réconciliation m'a comblée...
Le silence s'installa entre nous. Peut-être ai-je somnolé quelques instants. Soudain, j'ai eu l'impression que quelque chose se déplaçait sur la route. On aurait dit un nuage qui progressait au ras du sol. Dorita écarquilla les yeux mais ne ralentit pas. Je songeais dans une sorte d'hébétude que nous allions être engloutis par cette masse blanche et enveloppante qui bloquait le passage. Mais le bruit du moteur et les coups de klaxon que Dorita lançait sans discontinuer nous frayèrent un passage parmi les milliers et les milliers de moutons qui fuyaient en tous les sens, avec de bêlements de panique. Alors, la colère s'est emparé de moi. Arrêtez!, lui ai-je crié.
— Quoi ?
— Arrêtez la voiture, je vous dis!
— Qu'est-ce qui vous prend de me parler sur ce ton ?
— Vous êtes complètement inconsciente, ma parole! Vous foncez sur ces pauvres bêtes qui ne vous ont rien fait. Et vous semez le désordre dans ma propre vie, sans crier gare, m'entraînant dans vos délires! Qu'est-ce que j'ai à voir avec votre malheureux mariage ? Votre aventure mystique, je m'en fous! Je ne suis nullement responsable de ce qui a pu faire Foster Gilbraith, ni avec ma voiture, ni avec le Smith & Wesson calibre 38 Victory Model. C'est son affaire. Votre affaire à vous deux! Et maintenant, faites demi-tour et ramenez-moi à Paris. Immédiatement!
"Avec Foster, nous campions chacun sur nos positions. Soir après soir, je le regardais s'asseoir à table et fixer obstinément son assiette, manger sans m'adresser la parole, puis se lever pour se rendre à son bureau sans même répondre aux sollicitations de nos fillettes qui se cramponnaient à son pantalon. Pour lui, ce nouveau bonheur qui émanait de moi était le signe indéniable de ma trahison, car il prouvait que j'aimais... ailleurs.
"Je savais qu'il contrôlait toutes mes allées et venues, les personnes que je voyais ou cessais de voir, qu'il lisait mon courrier, enregistrait mes appels téléphoniques. Et je me disais: qu'est-ce que tu attends, Dorita, tu es folle ? Parle-lui tout de suite, dis-lui tout l'amour que tu viens de découvrir, pour lui, en lui, en toi-même. Mais je n'ai pas eu le temps. Ce que je venais de vivre était trop important, je n'avais pas pu l'assimiler. Du temps, il m'a manqué du temps..."
L'odeur du quebracho brûlé dans les cheminées entrait dans la voiture. Une fine couche de givre couvrait les sentiers qui menaient aux grandes fermes, aux enclos. Nous roulions de moins en moins vite. Dorita me dit soudain, comme quelqu'un qui arrive à une conclusion:
— Si vous cessez d'être celui qui a signé l'acte de vente et envoyé le pistolet, tout peut réussir.
— Cesser d'être moi-même ?
— Cesser d'être Victor Muñoz, pour devenir Foster Guilbraith.
— Cette fois-ci, c'est trop. Cesser d'être moi-même est déjà impossible, mais si en plus vous voulez que je devienne quelqu'un d'autre...
— Ce que je veux, c'est que ce soit vous qui preniez le Smith & Wesson, est-ce bien clair ?
— Pour quoi faire ?
— Parce que vous n'appuierez pas sur la gâchette.
— Qu'est-ce qui vous le fait croire ?
— Vous m'aimez, Victor...
— Mes yeux se sont remplis de larmes. Mais je les ai retenues aussitôt. Je ne voulais pas confirmer, ainsi, ouvertement, ce qu'elle venait de dire. D'une voix entrecoupée, j'ai ajouté : C'est vrai, Dorita. Jamais je n'aurais pu appuyer sur la gâchette.
— Alors, allez-y à présent. Allez-y donc. Qu'est-ce que vous attendez ?
— .....
— Oh! mais vous m'exaspérez à la fin! Ne voyez-vous pas que tout concorde ? Nous nous trouvons dans la même Citroën Berline 15 CV, l'acte de vente se trouve dans votre poche, ce qui signifie que, légalement, cette voiture vous appartient; le Smith & Wesson automatique est là, il n'est pas parvenu à Foster... A vous de détruire le passé.
— Mais dans quel but, grand dieux ?
— Vous ne comprenez pas encore que je ne cherche plus rien pour moi-même ? En ce qui me concerne, c'est réglé. Définitivement. Mais c'est à cause de vous qu'un homme est en train de croupir en prison. Que deux fillettes sont à la dérive!...
— Que dois-je faire, que dois-je faire, dites-le moi une fois pour toutes, et que ce soit fini!
— Ouvrez la boîte à gants. Prenez le revolver. Oui, comme ça, empoignez-le bien. Voilà. Approchez-le de mon cou. Vous voyez bien que ce n'est pas difficile. Attendez que j'enlève le bandeau. Vous voyez la blessure ? Appuyez le canon dessus.
L'arme tremblait dans ma main. Je crus que mon corps allait exploser, tant était violent l'incendie qui le parcourait. Le canon avança lentement jusqu'à se poser sur la toute petite blessure. Je me suis dit que la balle devait être petite elle aussi. Dorita conduisait en regardant fixement la route, mais son regard était vide. On dépassait déjà les premières maisons de la banlieue de Cordoba. Les jardins qui bordaient le chemin se réveillaient au milieu des vapeurs qui montaient du sol, le soleil aussi luttait, obstinément, contre la brume. "Ce ne sera pas une journée grise..." Soudain, elle freina brusquement et s'arrêta au milieu de la chaussée.
— Pardonne-moi, Foster. Je n'ai pas su te voir, ni apprécier tout ce que tu avais fait pour moi. J'ai été ingrate, stupide. Je t'ai accusé de m'avoir séquestrée, de m'avoir imposé une vie qui me diminuait à mes propres yeux. Alors que j'avais tout en moi pour devenir une artiste. Tu avais tué en moi l'écrivain qui cherchait à naître. Et toutes tes paroles étaient des pelletées de terre sous lesquelles croupissaient mes illusions, mes rêves les plus chers. Tes enthousiasmes, tes exaltations m'accablaient, car ils étaient le revers de ma joie. Et cette amertume a fini de creuser le fossé entre nous. Nous avions cessé de rêver ensemble, d'aimer ensemble nos enfants. Alors, comme tu t'éloignais chaque jour davantage, j'ai fait semblant d'écrire des lettres à quelqu'un qui se trouvait très loin. Mais qui pensait toujours à moi. Et que je pourrais toujours aller retrouver si nous nous séparions. Et c'est sur ces bribes de soupçons que tu as échafaudé ta vengeance. Sans que je m'en aperçoive. Pourtant je te jure, Foster, que je n'ai jamais regardé Victor avec des yeux de femme. Mais pour toi mes insinuations étaient devenues si réelles que rien au monde n'aurait pu te faire changer d'idée. Et c'est pour ça que nous nous trouvons en ce moment dans la Citroën écarlate de celui que tu hais et que tu as en main le Smith & Wesson qu'il t'a envoyé de Los Angeles. Car ta décision est prise. Et je suis triste. Très triste, mon cher Foster. Car je n'ai pas su voir les choses telles quelles étaient, ni te voir toi, ni me voir moi-même, jusqu'à aujourd'hui. Aujourd'hui, aujourd'hui... Un jour de plus, mais qui vient trop tard. On aurait pu s'expliquer, se comprendre. J'aurais pu te révéler mon secret, le vivre avec toi... Mais, tu vois, tout était prévu pour que ce moment arrive.
Mon arme était toujours pointée sur son cou. Très lentement, je l'ai reculée de quelques centimètres. Appuyant le dos contre la portière, je l'ai regardé fixement. C'est alors que, comme un somnambule, j'ai appuyé sur la gâchette...
La stridence m'a réveillé: je me trouve dans ma Citroën 15 CV Berline, traction avant, que je viens d'acheter, après de laborieuses négociations, à un collectionneur de Marseille. Une voiture rouge, presque écarlate, qui me rappelle la chère "Berlinita" de mes vingt ans. Devant moi, un blindé de l'armée traîne un poids lourd impressionnant. Peu à peu, toutes les voitures qui se trouvaient bloquées redémarrent. La grève est donc finie ? J'appuie sur l'accélérateur et je me glisse dans la file de voitures. "Enfin à Paris!", me dis-je en poussant un grand soupir. Demain je dois courir à la banque, reprendre les consultations, donner une réponse à l'architecte... J'allume la radio: "Le mouvement des routiers semble prendre fin. Plus de deux cent barrages ont été levés, les forces de l'ordre sont intervenues à plusieurs reprises. A la demande du ministre de l'Intérieur, les autoroutes Lille-Paris, Lyon-Marseille ont été dégagées. Le permis à points aura donc servi de révélateur au malaise..."
Et chacun d'accélérer, heureux de rentrer chez soi, de revoir sa famille, après une semaine de captivité au milieu des champs.
Une fois à Paris, j'ai fini par trouver une place, juste en face de la tour Montparnasse. Avant de descendre, je vérifie si je n'oublie rien. En ouvrant la boîte à gants, je reçois un gifle en pleine figure: le Smith & Wesson, calibre 38, Victory Model, est là. Dans la pénombre, l'éclat mat de la corne et de la nacre allume comme un reflet de lune.
FIN
Gregorio Manzur nació en 1936 en Mendoza (Argentina). Estudió arte escénico e hizo televisión en su ciudad natal. Viajó a Nueva York en 1966, donde trabajó algunos meses en el canal ABC, llegó a París en el mismo año. Fue periodista en Radio France Internationale y actualmente es productor en France Culture de París. Publicó varios libros de cuentos y novelas en Francia, España y Argentina.
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