resonancias.org

Número Especial
12 05 2003
"Comment j'ai connu Carlos Castaneda" par Hector Loaiza
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Mexico, le 16 juillet 1982

En ce matin couvert, après un séjour de quelques jours à Oaxaca, je commençais ma journée par la lecture de plusieurs journaux à la recherche d’un flash pour le reportage que j’étais en train de faire pour l’hebdomadaire Paris-Match. C’était la veille de mon départ du Mexique. Je trouvais un compte rendu sur quatre colonnes dans une page intérieure du journal Uno más Uno au sujet de la conférence de presse que Carlos Castaneda avait donné quelques jours auparavant lors de la sortie de son livre en espagnol « Le don de l’Aigle ». Castaneda était un auteur inaccessible. Il n’avait jamais permis la publication de son portrait. A travers son œuvre, il avait essayé de brouiller les pistes sur ses origines en se disant Brésilien (1). Plusieurs journalistes de la presse et de la télé, américains, européens et sud-américains n’avaient pas pu l’interviewer. Une enquête rapide par téléphone me renseigna sur la maison d’édition qui avait publié le livre, ce que le compte rendu du journaliste avait oublié de préciser : Editorial Diana. Je réussis à parler par téléphone avec l’attachée de presse, qui m’informa qu’il se trouvait encore dans la capitale mexicaine, mais ne me donna aucune assurance pour un entretien. Beaucoup de monde avait échoué et pourquoi réussirais-je ?

Il fallait que je force les évènements et cette attitude avait sûrement plu à Castaneda, car il l’appellerait par la suite celle du « pirate ». Je ne devais pas rester dans ma chambre d’hôtel en attendant que les évènements s’arrangent pour moi. Je partis donc en taxi pour le siège de l’Editorial Diana où l’attachée de presse accepta de me recevoir. J’essayais de la convaincre que mon intérêt pour rencontrer Castaneda était non seulement journalistique mais aussi personnel. J’avais publié en France (2) le récit d’une autre initiation à la connaissance des sorciers indiens des Andes. Elle me promit de lui transmettre ma demande et nota le numéro de téléphone de mon hôtel. Je lui laissai un exemplaire de mon livre en français, mais je n’étais pas tellement convaincu qu’elle m’appelle. Je restai dans la chambre de mon hôtel à mettre de l’ordre dans les notes que j’avais déjà écrit pour mon reportage. Dehors, une tempête s’était déchaînée inondant les rues et les avenues et provoquant des bouchons dans la circulation. Vers 18 heures, à ma grande surprise, Fausto Rosales, un autre représentant de Diana, m’appela pour m’annoncer que Castaneda avait accepté l’entretien et me donnait un rendez-vous à 20 heures dans le hall de l’Hôtel Sheraton Maria Isabel où il logeait pendant son séjour à Mexico. Le Sheraton se trouvait au Paseo de la Reforma, à quatre cent mètres de mon hôtel. Comment le reconnaîtrais-je ? Fausto Rosales me dit que le disciple de don Juan était petit et serait habillé avec une veste de drap blanc, jaspé, porterait une cravate et des pantalons bleu marins. Il serait accompagné de son amie américaine qui était blonde. J’arrivai à l’heure au rendez-vous, me demandant le visage qu’il aurait. Je me rappelais le portrait que le dessinateur d’un magazine américain avait fait en 1972 et que Castaneda lui-même avait en partie effacé pour éviter qu’on ne le reconnaisse. Le dessin avait été publié dans divers journaux et des revues du vieux et du nouveau monde. Je cherchais les traits de son visage chez les gens qui attendaient, comme moi, dans le hall de l’hôtel. Je restai quelques minutes debout puis m’assis sur l’un des nombreux canapés. Soudain, un peu plus loin, un petit homme au teint brun se leva, accompagné d’une femme très jeune aux longs cheveux blonds, en répétant en haute voix : « Il n’est pas venu ! » Il était habillé tel que le représentant de Diana me l’avait décrit au téléphone. L’inconnu et sa jeune amie se dirigeaient vers la sortie de l’hôtel. Je les suivis et, tout d’un coup, il se retourna dans le couloir et marcha vers moi. Je lui donnai la main, en lui demandant : « êtes-vous Carlos ? » Avec un sourire, il me répondit qu’il avait été préoccupé de ne pas me voir et avait interrogé plusieurs personnes. Une mèche noire et crépue peignée vers l’avant cherchait à cacher sa calvitie. Deux rides horizontales et profondes traversaient son front. Ses yeux étaient également noirs, grands et pénétrants. Les paupières, épaisses et ridées, semblaient être deux petites poches. Les rides, creusées aux coins des yeux, révélaient qu’il riait beaucoup. Son visage était ovale, les pommettes n’étaient pas saillantes, le menton finissait en pointe et sur le côté droit il y avait un grain de beauté. La barbe était dense et rasée avec soin. Les deux rides qui descendaient des ailes du gros nez jusqu’aux commissures des lèvres étaient également profondes, donnant au visage une impression de masque inca. La grosseur du nez et la grandeur des oreilles accentuaient l’aspect amusant du personnage. L’ensemble du visage était fascinant, en particulier son regard. Il me semblait l’avoir déjà connu quelque part, (c’est le type de personne qu’on voyait souvent au Pérou ; il me rappelait un psychiatre que j’avais connu à la fin des années soixante à Lima dans mon époque de militant.)

Au bout de quelques minutes, le courant passait entre nous. On s’est tutoyé facilement —en me voyant, il oubliait ses dernières réticences, il se trouvait avec un autre Péruvien et ne pouvait plus continuer à jouer la comédie de prétendre être Brésilien ou Argentin—. Il a commencé à me parler dans un espagnol à l’accent argentin (surtout lorsqu’il prononçait les « ll »). Il était fort possible qu’on lui ait traduit la note biographique de mon livre en français où on disait qu’au début des années soixante, j’avais vécu à Buenos Aires. Plus tard, il m’avoua que c’était mon évolution personnelle qui l’avait décidé à me rencontrer : de militant d’extrême gauche dans ma jeunesse, j’avais fini dans l’ésotérisme en Europe. Il me présenta sa jeune amie de vingt et un ans et me demanda si je voulais aller ce soir-là à une invitation chez des amis mexicains. En sortant de l’hôtel, quelqu’un nous attendait au volant d’une coccinelle Volkswagen. Il s’agissait de Fausto Rosales qui devait nous conduire chez lui. Castaneda et moi étions assis sur le siège arrière, laissant son amie s’installer à côté du conducteur. Pendant que la voiture parcourait les avenues bondées de véhicules divers, Castaneda m’interrogeait sur mon séjour à Oaxaca car il croyait que j’étais allé dans cette belle ville du sud du Mexique sur les traces de don Juan.

Il me confia ensuite l’anecdote de l’invitation que lui avait faite l’Ambassadeur du Pérou de l’époque à Washington, quelques années auparavant. Le diplomate l’avait contacté par son agent littéraire et bien qu’il ait toujours refusé ce type d’invitation, il avait accepté par respect. L’entretien avait été formel, ils avaient parlé de sujets anodins. L’affaire aurait pu être oublié par Castaneda, si un autre Péruvien par la suite ne lui avait raconté le commentaire de l’Ambassadeur : « Oui » avait-il dit, « j’ai connu le célèbre Carlos Castaneda. Hélas ! Il est cholo ! » En finissant son récit, Castaneda éclata de rire. Quelque temps après, l’écrivain Mario Vargas Llosa était allé à Los Angeles avec une équipe d’une chaîne de télé de Lima (où l’écrivain animait un programme culturel) et avait également demandé à l’agent littéraire de Castaneda de lui faire un entretien. Mais il n’avait pas accepté.

Dans la salle de séjour de la demeure de sa famille, Fausto Rosales me présenta à son frère, à quelques employées de l’Editorial Diana, parmi elles l’attachée de presse et à une belle femme de trente ans qui ressemblait d’une façon étonnante à l’actrice mexicaine, Maria Félix. Puis un groupe de jeunes, amis vraisemblablement des employées de la maison d’édition, arriva à la réunion. Les garçons avaient apparemment « fumé » et bu. Je m’assis sur un canapé du salon, à côté de Castaneda qui se trouvait avec son amie américaine. Quelque temps après, Castaneda et son amie se joignirent aux autres invités qui montaient au premier étage où se trouvaient apparemment des tables pour le repas. J’ai parlé avec l’attachée de presse sur des sujets divers allant de mes impressions sur Mexico, sur Oaxaca et autres villes du sud que j’avais visitées. Voyant le salon entièrement vide, je montai au premier étage. En arrivant, j’entendis que Castaneda se moquait de moi, il me traitait de « Péruvien européanisé » et riait aux éclats. Se rendant compte de ma présence, il changea de sujet et s’adressant à l’hôtesse de la maison, la mère des Rosales, il lui raconta ses péripéties dans la recherche d’une maison qu’il voulait acheter pour héberger le clan de don Juan où ils se consacreraient à leurs expériences.

Après que les invités aient goûté aux divers plats mexicains, bu de la bière, du vin ou des boissons rafraîchissantes, l’une des personnes demanda à Castaneda qu’il fasse une causerie. Celui-ci n’avait grignoté que quelques morceaux de son assiette et bu un peu d’eau. Pour l’écouter, nous retournâmes au rez-de-chaussée. Assis autour de lui, ils étaient littéralement sous le charme de ses paroles. Son humour irrévérent et corrosif envers lui-même augmentait encore plus la sympathie de l’assemblée. Il parla comme toujours de don Juan, comment celui-ci avait disparu de notre monde pour devenir l’énergie pure. Il insista sur la notion de détachement et sur l’attitude du « guerrier » vis à vis de la vie. Quelques-uns uns lui posaient des questions auxquelles il répondait aussitôt. Mais l’un des garçons encore sous l’emprise du cannabis et de la bière, lui demanda à bout portant : « Hé ! Carlos, où as-tu mis le blé ? » Dissimulant sa contrariété, Castaneda resta silencieux. J’intervins pour corriger l’ex abrupto du jeune, en lui disant qu’on critiquait l’écrivain qui avait réussi par son talent, mais qu’on acceptait comme la chose la plus naturelle que le PDG ou le banquier amassent une fortune. Castaneda n’avait plus aucune envie de continuer sa causerie. Il était tard. Je me demandais à quel moment j’allais m’entretenir avec lui. Après les remerciements à l’hôtesse de maison et les adieux aux autres invités qui restaient encore, Fausto Rosales proposa de nous ramener au centre. Je m’installai sur le siège arrière de la voiture à côté de l’amie de Castaneda, pendant que celui-ci bavardait non loin de la voiture avec la belle mexicaine qui ressemblait à Maria Félix. Son amie me révéla qu’il se permettait de temps en temps de retourner au Pérou pour rendre visite à sa famille, puisque personne ne connaissait son apparence physique et qu’il avait signé ses livres d’un nom d’emprunt (3). A cet instant précis, il s’approcha de la Volkswagen pour demander à son amie à travers la vitre ouverte, d’un ton affable, s’il pouvait sortir le lendemain avec la belle inconnue. Son amie lui répondit qu’il n’y avait aucun problème et il repartit, tout souriant, rejoindre la belle mexicaine. Pendant le chemin de retour au centre, il me dit qu’il était fatigué et qu’on ferait l’entretien le lendemain tôt, me donnant rendez-vous au bar-cafétéria de son hôtel.

(1) Sur le mythe qu’il soit Brésilien, l’un de ses disciples, après la mort du maître, insiste sur son website sur le fait que Castaneda soit né dans un village frontalier du nord du Brésil, Iunkeiri, mais l’orthographe du village est incorrecte. En réalité, il s’agirait de Junquiri. (2) « Le chemin des sorciers des Andes », Editions Robert Laffont, Paris, 1976. Sa version espagnole, « El camino de los brujos andinos », fut publié par l’Editorial Diana, Mexico, 1998. (3) On peut considérer “Carlos Castaneda” comme un pseudonyme, puisque ses vrais prénoms et noms — que certainement figuraient sur son passeport — étaient “Carlos César Arana Castañeda”, né à la ville de Cajamarca (Pérou), le 25 décembre 1925.

 

ACERCA DEL AUTOR

Relatos de Carlos Castaneda: "Las enseñanzas de don Juan"; "Una realidad aparte"; "Relatos de poder"; "Viaje a Ixtlán"; "El segundo anillo del poder"; "El Don del Aguila" 1982; "El Conocimiento silencioso", 1988; "El Fuego Interno", 1994; "El arte de ensoñar", 1995. Otros libros teóricos: "Pases mágicos", 1998; "La rueda del Tiempo", 1998; "El lado activo del infinito", 1999.