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Literatura
04 11 2011
Kenneth White : Une apocalypse tranquille par Hector Loaiza
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Dans son livre, Kenneth White a réuni ses articles et ses essais sur plusieurs auteurs comme Hölderlin, William Carlos Williams, Roland Barthes, Maurice Blanchot, Fernando Pessoa, Henry Thoreau, Henri Michaux, Dylan Thomas, D.H. Lawrence et bien d'autres. Il nous avertit dans la préface qu'il n'y a dans le titre aucune intention prophétique ni plaintive. Il a donné au mot « apocalypse » un sens tiré de sa racine grecque, « dévoilement et mise à nu » et force cette signification vers le déconditionnement, la dérive et la découverte de nouvelles voies. Son intention est très éloignée des acceptions courantes de notre époque évoquant l'hystérie collective, le millénarisme, l'attente des catastrophes cosmiques, le messianisme, les révolutions sanglantes...

Pourquoi cet ouvrage a-t-il dérangé, depuis sa sortie, une certaine intelligentsia française ? Kenneth White observe et analyse avec des « yeux neufs » les maux et les fausses tragédies dont pâtit la civilisation européenne, crucifiée entre l’être et le néant. S'il part de la nécessité d'un enracinement dans une culture pour éviter la névrose collective de la vie dans les mégapoles, ce n'est pas parce qu’il est devenu l'apôtre d'un « nationalisme » européen outrancier. Bien au contraire, il revendique l'exil et le nomadisme comme source d'inspiration littéraire — notamment dans son analyse de l’œuvre de James Joyce qui a laissé des chefs d’œuvre d’une portée à la fois locale et universelle et dont il cite une déclaration exprimant sa position envers la situation belliciste de l’Europe au début du XXe siècle : « Que ma patrie meure pour moi ! »

Dans son œuvre poétique, ses récits et ses essais, Kenneth White est mû par la volonté de dépasser la crise du monde postmoderne. Son intuition poétique lui fait entrevoir à travers le champ de culture des idées, à travers les événements, le caractère de notre temps : « ...Nous sommes en train de vivre, plus ou moins consciemment, le passage entre deux cultures. De même qu'eux (les moines des effervescences religieuses du IIIème au IVème siècle et du VIème au IXème siècle qui sortaient du paganisme pour aller vers le christianisme), nous (je parle du travail radical qui est en cours aujourd'hui) sommes en train de sortir de l'humanisme pour aller vers... quelque chose qui reste pour le moment indéfini... »

Son énergie intellectuelle, vouée à nous apporter ses lumières pour sortir de la brume épaisse d'un « humanisme en crise », lui ont valu des interprétations tendancieuses de la part d’un conformisme « politiquement correct ».

Les pages consacrées à Henry Thoreau — le plus chinois des auteurs américains selon Lin Yutang » — sont admirables. Thoreau, celui qui vécut au rythme des pulsations de la Nature et qui arriva à transcrire dans ses livres ses observations et ses expériences vitales. « Est-ce à dire que Thoreau cherchait à faire revivre les dieux ? — se demande Kenneth White. Non, il s'agissait plutôt de ce que l'on pourrait appeler une mythologie sans mythe : une façon de percevoir et une façon de penser, une façon d'être hors de soi et au plus profond d'une sensation du monde... » 

Kenneth White met à nu les plaies de l'humanitarisme qui se complaît à rendre un culte à la souffrance et à la misère. « En Europe, tout finit en tragique — citant à son tour Henri Michaux —. Il n'y a jamais eu d’attrait pour la sagesse, en Europe (tout au moins après les Grecs... déjà bien discutables). Le tragique de société des Français, l'Oedipe des Grecs, le goût du malheur des Russes, le tragique vantard des Italiens, l'obsession du tragique des Espagnols, l'hamlétisme, etc. »

Il cite le commentaire du livre L'espace littéraire de Maurice Blanchot par le philosophe Emmanuel Levinas, pour illustrer son propre nomadisme intellectuel, les jalons de sa recherche allant du « monde blanc » jusqu'à La route bleue, titre de l’un de ses livres, où il fait le récit de son pèlerinage vers le Labrador et le Groenland. « La pensée contemporaine nous réserve la surprise d'un athéisme qui n'est pas humaniste : les dieux sont morts ou retirés du monde, l'homme concret, même raisonnable, ne contient pas l'univers... » C'est cela la source d'énergie qui alimente son aspiration d’atteindre la Connaissance. De quelle manière l'homme peut-il surmonter la rupture avec la dimension cosmique ? Dans sa dynamique architecture conceptuelle, il retient le concept du philosophe Emmanuel Levinas « d'un athéisme non humaniste et d'un dépassement de la métaphysique », celle « d'un néant qui ne reste pas tranquille » et celle « d'un incessant remous ».  Dans son poème au titre révélateur, « Le grand rêve éveillé », perçoit dans un instant d’une grande inspiration sa situation dans le monde : 

Je n'étais déjà plus chrétien
sans être pourtant retourné à Thor
autre chose m'appelait
m'appelait au dehors
autre chose qui peut-être
voulait qu'on l'appelle

Parlant du livre La Déesse blanche de Robert Graves, il signale la nécessité de remonter aux principes « archaïques » de la poésie et au rétablissement de la structure mytho-logique de la langue. « Il s'agit donc de retrouver, au-delà des mots, la matière même, l'énergie première, de la poésie ». Pour ce faire, il nous faut aller non seulement au-delà du stade où nous étions encore hier, du « Judaïsme tardif, du judéo-christianisme, de l'islam et du protestantisme chrétien », mais aussi du « stade olympien » grec qui vit l'instauration du système patriarcal sur le fond primitif voué au culte du principe féminin, dont les avatars sont multiples.

Face au développement d'un tourisme frivole en Inde, Kenneth White préfère le « voyage mental » ou « le voyage entre quatre murs, voyage qui, en termes indiens, signifie savoir aller des Védas jusqu'au Vide ». Sa recherche littéraire se fonde sur le mouvement, une sorte de yoga de la marche, qui trouve ses piliers dans les textes classiques de l'hindouisme : « Sachant qu'à la fin samsara (l'existence) et nirvana (l'absolu) sont la même chose, que c'est l'alliance du karmamudra (action) avec le jaanamudra (contemplation) qui donne lieu au mahamudra (le grand geste), et que c'est en allant de lieu en lieu qu'on peut finir par avoir, non seulement dans la tête, mais dans la moelle des os, la notion du non-lieu, qui permet de jouir, d'une manière dégagée, de tous les lieux. »

Sa quête poétique est imprégnée de son étude de la philosophie taoïste. Kenneth White évoque la présence d'un « courant taoïste » périphérique et souterrain dans la science et les cultures occidentales. Le physicien américain Fritjof Capra représente cette tendance qui, pour mieux comprendre les phénomènes de l’infiniment petit — celui des particules de la matière —, fait recours aux philosophies orientales. La pensée du Tao « est une pensée océanique — d'après Kenneth White —, où tout se mêle à tout, avec des orages subits et d'étranges calmes ». La compréhension du taoïsme est assez ardue pour les Occidentaux imbibés de plusieurs siècles de rationalisme. « Ni philosophie, ni religion, ni science, mais participant par certains côtés à ces trois manières de voir, le taoïsme est encore autre chose... » Nous transcrivons les dernières phrases du chapitre significatif Randonnées taoïstes :

Ecologie du corps dans le monde
et de l'esprit dans l'espace.
Etre riant et souriant.
Fin du misérabilisme.
 

A la fin de son livre, Kenneth White en vient à proposer la nécessité de bâtir une nouvelle pensée qui aille au-delà de l'opposition Occident/Orient (à laquelle on pourrait ajouter celle de Nord/Sud). « Georges Bataille parle d'une sorte de rêve planétaire — écrit-t-il —. Nietzsche parle, trop “poétiquement” presque, de “choses cachées”, de “mystères”, de “trésors”, et puis se tait brusquement. Hokusaï, l'on se rappelle, parlait de “puissance d'intuition” et de “véritable sentiment de la nature” ».

Avec son optimisme lucide, Kenneth White se demande et cela nous intéresse tous : « Qui sait si ces dernières années, qui pouvaient être l'époque des Catastrophes, ne pourraient pas être plutôt celle de la Grande Sortie et de la formation, de la cristallisation dans la solution océanique postmoderne, d'une pensée unitive planétaire ? »

Ainsi se termine l’ouvrage d'un infatigable, d'un « horrible travailleur » — comme le prédit Arthur Rimbaud annonçant les futurs poètes visionnaires et explorateurs — qui nous laisse dans sa poésie et sa prose les éclairs d'une conscience toujours en mouvement.

 

ACERCA DEL AUTOR

BIO: Nació en Cusco (Perú). Vivió en Buenos Aires de 1959 a 1962. Estudios en la Facultad de Letras de la Universidad de San Marcos de Lima. Sus cuentos fueron publicados en revistas literarias. Reside en Francia desde 1969. Publicó en francés “Le chemin des sorciers des Andes”, Robert Laffont, París, 1976, “Botero s’explique”, La Résonance, Pau (Francia) en 1997, “El camino de los brujos andinos” en Diana de México, 1998 y la novela “Diablos Azules”, Editorial Milla Batres, Lima, 2006. La edición francesa de la novela “Démons bleus à Cuzco”, Éditions La Résonance, Pau (Francia), 2009. La reedición en español de "Diablos Azules" fue publicada por Éditions La Résonance, Pau (Francia), 2010. Desde 1976, es miembro de la Société des Gens de Lettres (SGL) de París y de la Société Civile des Auteurs Multimédia (SCAM). Entre 1981 y 1999, ha colaborado en semanarios y revistas de París y en diarios latinoamericanos con artículos sobre literatura y arte. De 1998 al año 2000, fue director de la revista en francés Résonances que —a partir de enero de 2001— se convirtió en el website, Resonancias.org.