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Literatura
03 03 2010
Carmen Bernand: Amour, transgression et oubli à Cuzco au début du XXe siècle
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La littérature latino-américaine se porte toujours bien. Aux grands noms qui ont marqué le « boom » éditorial des années 1960, s’ajoutent bien d’autres, moins connus en France, mais témoignant chacun à leur manière, d’une créativité enrichie par la relation complexe qui les unit à leur terroir et à l’Europe, lieu de passage obligé, décentrement nécessaire pour revisiter ses origines. Hector Loaiza, Péruvien et résident français depuis la fin des années 1960, publié à Paris, México et Lima, est l’un d’eux. Traducteur, journaliste et écrivain, Hector Loaiza s’est intéressé aux pratiques chamaniques péruviennes, qu’il a lui-même observées, mais aussi aux arts plastiques, notamment en publiant un ouvrage sur le peintre colombien Botero, ainsi qu’à la diffusion des connaissances, en tant que directeur d’une revue électronique consacrée à l’Amérique latine, Resonancias.

Le roman que voici, Les démons bleus à Cuzco, peut se lire selon plusieurs perspectives. La trame, d’abord, très bien construite, qui unit les familles d’un chanoine, d’un propriétaire terrien, et d’un Indien d’un haut plateau devenu citadin, à travers leurs amours et leurs enfants. Nous laisserons le lecteur découvrir leurs liens complexes et les blessures profondes qui ont marqué leur existence et qui ont laissé des traces indélébiles sur leurs descendants. Ajoutons simplement que les pulsions sexuelles et les remords qui brisent la vie du chanoine et de ses proches, ne sont pas des éléments de fiction, mais traduisent des tensions profondes et bien réelles que l’on retrouve dans le monde andin encore de nos jours. Il y a encore la politique, l’espérance dont elle est porteuse et les réalités brutales auxquelles s’éveillent ceux qui ont cru en elle.

Avec peu de mots, en misant sur la volonté de ne pas « raconter » l’inénarrable, l’auteur évoque admirablement la répression militaire et l’enfermement. La description des milieux sociaux et de leur évolution dans le courant du xxe siècle est un deuxième niveau de lecture de ce roman. Nous voyons évoluer dans le Cuzco du début du siècle les rapports compliqués entre Indiens et notables (qu’il serait excessif de qualifier de « Blancs » puisqu’ils sont tous métissés depuis des siècles), entre commerçants étrangers (gringos) et cholos, métis des marchés et des échoppes de la ville, entre propriétaires fonciers et paysans asservis. Mais l’intérêt de ce roman est de décrire l’ambiguïté de ces relations en évitant les considérations morales et le manichéisme propres à une certaine littérature indigéniste. L’auteur introduit d’autres paramètres plus subtils dans cet échiquier social comme, par exemple, le fait capital pour un individu d’avoir ou non une famille, d’être ou non un « orphelin », un « pauvre » perdu dans la ville et réduit à mendier une « adoption », toujours fragile puisqu’elle est menacée par la mort, la maladie ou le désamour. « Comme si le seul fait de vivre le blessait », dit-il à propos d’un de ses personnages, le malheureux Uriel. Car il arrive aussi que les mères, prises dans un combat contre les préjugés religieux et sexuels, ne soient pas toujours maternelles, et que les pères, frustrés dans leurs idéaux, se replient sur eux ou s’adonnent à la boisson. Les « démons bleus » du délire alcoolique surgissent alors, implacables, pour défaire la toile que les hommes ont si difficilement tissée pour survivre.

Enfin, un troisième niveau de lecture a pour protagoniste la ville de Cuzco, l’ancienne capitale des Incas qui s’éveille lentement à la modernité : le premier train, le premier avion, les échos lointains de la guerre qui ravage l’Europe, l’arrivée des phonographes, des musiques populaires, les aspirations des nouvelles générations, les rues, les odeurs des étals, les « salons » comme le célèbre Buenos Aires de la grande place, les sociabilités. Le chanoine voit tous ces changements sous l’angle du merveilleux et du millénarisme : le Christ allait revenir sur terre mais personne ne le reconnaîtrait. Roberto, l’Indien devenu citadin, rêve d’un mendiant barbu, à la crinière frisée, peut-être un avatar de Viracocha qu’il n’arrivait plus à reconnaître lui non plus, depuis qu’il avait rompu avec l’univers de son enfance. En fait les deux hommes avaient raison à leur manière mais se trompaient dans le décryptage des signes. L’apocalypse arrive en effet en 1950 sous la forme d’un tremblement de terre qui détruit une partie de la ville.

Mais cette catastrophe est aussi purificatrice, balayant sur son passage les « démons bleus » et les blessures du fils d’Uriel, le jeune Fernando, probablement notre auteur. L’enfance est terminée et la lumière cristalline de la ville est porteuse d’un nouvel espoir.

Il serait maladroit de dévoiler les histoires qui construisent ce récit : laissons au lecteur le plaisir de les découvrir et de savourer, dans cette version française, ce roman profond et attachant.

 

 

ACERCA DEL AUTOR

BIO: Carmen Bernand se graduó en antropología en la Universidad de Buenos Aires en 1964. Especialista de la Historia de América Latina. En 1964, empezó en París un doctorado con Claude Lévi-Strauss, tesis sostenida en 1970. Emprendió una tesis de doctorado en 1972 sobre el campesinado de Azogues (Ecuador) que fue sostenida en 1980. Hizo investigaciones antropológicas en los Andes (Argentina, Perú y Ecuador) pero también en México y Texas. Tuvo una larga carrera docente en la Universidad de Paris X desde 1967 hasta 2005. Fue invitada como profesora en España, Italia, Guatemala, Honduras, Brasil, Santiago de Chile y Buenos Aires. Desde 1994 es miembro del Instituto Universitario de Francia y a partir de 1999, directora adjunta del Centro de Investigaciones de los Mundos Americanos de París. Publicó "Les Incas, peuple du soleil" (1988), "De l'idôlatrie. Une archéologie des sciences religieuses" (1988) con Serge Gruzinski, "Histoire du Nouveau Monde" con S. Gruzinski (1991 y 1993), "Pindilig. Un village des Andes équatoriennes" (1992), "Buenos Aires" (1997) y "Un Inca platonicien, Garcilaso de la Vega 1539-1616" (2005).